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Frater Serge, auteur français. Mes écrits.

Les Valseuses - Bertrand Blier

 

Je me souviens de ma première expérience avec ce film, durant mes années adolescentes. Il m’est impossible de me rappeler où j’ai, pour la première fois, entendu parler de ce film. Mais je sais qu’un soir, vers l’an 2000, m’est venue l’idée de l’enregistrer sur une VHS vierge, alors qu’il était diffusé en deuxième partie, certainement sur une chaîne de France Télévision. Je me demande si ce film est toujours diffusé aujourd’hui, à l’ère des Twitter, TikTok où tout ce qui est problématique est disséqué, suranalysé, voire cancelled. Ce film étant interdit aux moins de seize ans, je l’enregistrais dans le même état d’ivresse que s’il s’agissait d’un film érotique. J’étais en théorie trop jeune pour le visionner. Je savais que je m’apprêtais à voir une œuvre interdite, chargée de soufre et de venin.

En effet, dès les premières secondes, j’ai éprouvé un sentiment étrange devant cette scène d’ouverture montrant deux loubards, Jean-Claude et Pierrot, incarnés respectivement par Gérard Depardieu et Patrick Dewaere, courser une dame nommée Ursula à l’initiative des deux comparses. Le ton est donné. La démarche des deux zonards donne presque l’impression d’une chorégraphie quand ils marchent d’un pas décidé derrière cette Ursula, dans cette scène où Pierrot palpe les fesses de cette dernière, mange ses pâtisseries, pendant que son ami Jean-Claude la questionne à l’entrée de son appartement, avant que les deux marginaux ne déguerpissent, coursés par les hommes du voisinage. Ce passage a créé en moi un certain malaise sans enlever mon attrait pour ce film dont je désirais davantage voir la suite, là où certains auraient appuyé sur le bouton arrêt.

 

 

Ce début de film nous introduit Jean-Claude et Pierrot, les deux principaux personnages masculins incarnés par deux futurs géants du cinéma français, encore inconnus à l’époque, deux marginaux, deux losers qui vivent au jour le jour sans autre but que la monnaie, la liberté et les femmes, par tous les moyens, sans s’encombrer de morale.

Lors des premiers visionnages, durant mes jeunes années, je ne saisissais pas vraiment le sens de ce film où succèdent, les unes après les autres, des scènes où deux zonards en cavale bougent d’un point à l’autre, sans que personne ne sache, à commencer par eux-mêmes, où ils vont. Derrière ce non-sens apparent, j’éprouvais malgré tout un plaisir à regarder ses séquences certes perturbantes mais portées par des acteurs charismatiques, des répliques truculentes, une musique légère, des paysages bucoliques... Un tout qui donne à la violence du film une certaine poésie. Pour tenter un parallèle peut-être hasardeux, je sens dans cette cavale de deux pieds nickelés quelque chose qui se rapproche du Voyage au bout de la nuit de Céline, à noter que la scène de fin montre une voiture s’engouffrant dans un tunnel sombre.

Quand je me repenche sur cette œuvre avec mon regard adulte, donc accompagné d’une culture cinéma plus large qu’à l’époque, je me rends compte que c’est ce non-sens qui fait la force de ce film, et que ce genre de cinéma, avec des textes, une diction, une ambiance singulière, s’est par la suite raréfié, pour ne pas dire qu’il a disparu.

D’ailleurs le contexte temporel n’a pas encore été évoqué. Le film est sorti en 1974, en pleine libération sexuelle, à une époque où dans une France conservatrice, peu de temps après la mort du Général, soufflait un vent de liberté et un désir d’aventure. Car le grand thème du film se trouve là : la quête de liberté et d’aventure dans un monde trop étriqué pour nos deux marginaux. Cela apparaît fortement dans un passage où ces derniers empruntent une DS, la voiture star de l’époque, pour tuer l’après-midi du dimanche. En ramenant le véhicule à sa place d’origine, ils se font accueillir par son propriétaire, le patron d’un salon de coiffure, muni d’une arme à feu, prêt à les dénoncer à la police, sous les yeux de voisins accoudés aux fenêtres de leur immeuble sinistre. L’une de ces personnes suggère au propriétaire de faire une bonne coupe de cheveux à ces zazous. Ce à quoi Jean-Claude (Gérard Depardieu) répond : Pas d’erreur possible, on est bien en France. Désir d’aventure en conduisant une belle voiture, symbole d’une société de consommation en effervescence, et sentiment d’être étouffé dans une société embourgeoisée. On remarquera la présence, à côté de la DS, d’une pub pour un frigidaire Brandt, l’expression d’une société de consommation à laquelle Pierrot et Jean-Claude n’appartiennent pas.

 

 

C’est à ce moment, quand les deux compères prennent leurs jambes à leur cou, ce qui vaudra à Pierrot une balle dans la cuisse, que leur errance se transforme en cavale. Et ils ne partent pas seuls. Dans leur galère ils embarquent le troisième personnage principal dont on n’a pas encore parlé, à savoir Marie-Ange, la maîtresse et employée du coiffeur, jouée par Miou-Miou. Un triangle se forme alors entre Jean-Claude, le colosse grande gueule, Pierrot, le nerveux à fleur de peau, et Marie-Ange, la docile ingénue. Du moins pas tout de suite. Dans les premiers temps, les deux copains méprisent la shampouineuse Marie-Ange qui porte même pas de culotte, mais c’est au fil du récit, dans leur fuite de plus en plus périlleuse, que la jolie blonde va faire bande avec eux.

Cette fuite, qui forme le gros de l’histoire, une succession de tranches de vie où plane l’odeur de la mort et du sexe, s’apparente à un engrenage. Partout où Pierrot et Jean-Claude mettent les pieds, ils se retrouvent davantage dans la merde. Ils ignorent où les mène leur périple. La seule chose qu’ils savent est vers quoi ils tendent : le sexe. Pas n’importe lequel cependant. Pas celui proposé par Marie-Ange, jeune et belle, mais amorphe, inerte, juste bonne à présenter ses orifices et encaisser, silencieusement. Non, Jean-Claude et Pierrot, ce qu’ils veulent, c’est une femme vivante, explosive, avec de l’expérience.

Dans ce film il est question de sensualité. Oui, le terme est approprié. Nos deux amis font usage de leur vue, de leur toucher, de leur odorat pour humer de la jeune lingerie. Il est question de sensualité, néanmoins dans ces recoins les plus noirs, les plus sales. Que serait ce film si les deux personnages en fuite se contentaient d’une sexualité classique, respectable ? Quoi de plus normal pour des marginaux que de se perdre dans les marges ? Certaines critiques l’ont accusé de banaliser la violence sexiste. Sauf que montrer une chose n’est pas la vanter. Exposition n’est pas incitation. Car c’est bien d’exposition dont il s’agit. Ici, la façon dont Bertrand Blier montre la vie des protagonistes ferait presque penser à des émissions comme Strip-Tease, où les choses sont montrées sans parti pris, telles qu’elles sont, sans fioritures. Le spectateur est face à lui-même. Peut-être qu’il sera horrifié devant la prostitution imposée à une femme (incarnée par Brigitte Fossey) allaitant son bébé dans un train. Peut-être qu’il y prendra un plaisir sale de voyeur, présent dans le wagon, mais invisible. Peut-être qu’il sera tiraillé entre les deux options, pris dans une lutte entre le Ça et le Surmoi. Peut-être aussi qu’il s’indignera en public (ou sur Internet) du scandale de montrer de telles insanités dans le septième art, tout en ne s’étant pas privé d’admirer le sein découvert d’une honorable femme de soldat, seul derrière son téléviseur, dans l’intimité du foyer. Le spectateur rencontre le pervers qui sommeille en lui. Le cinéma est une lumière projetée sur sa part sombre. Il est là le véritable scandale.

 

 

Si ce film montre de la sexualité, il y traite aussi, même davantage, de non-sexualité. Du moins d’une difficulté à trouver une sexualité qualitative qu’ils chercheront à travers Jeanne Pirolle (Moreau de son vrai nom), une femme mure sortant de prison. Dans les dunes d’une plage déserte, Pierrot s’exclame : Bordel de merde  y a bien un cul qui nous attend quelque part ! Il y a aussi cette scène de la salle de bain, bien sûr elliptique, où Jean-Claude humilie Pierrot, ce que le viril Jean-Claude considère comme quelque chose qui se fait entre copains... Quand les copains rencontrent trop peu le sexe opposé. Il y avait peut-être déjà, en ces temps de libération des mœurs, ce qui ressemble au concept controversé de misère sexuelle apparu beaucoup plus tard.

 

 

Banalisation de la violence ? Apologie de la prédation ? Le cinéaste cherche à rendre ses personnages humains, leur donne une certaine ambivalence, comme en témoigne ce passage où Pierrot, apprenant qu’a été vendue la voiture trafiquée par son complice, un obscur garagiste nommé Carnot, pense aux innocents qui vont acheter ce tas de ferraille. Cette voiture trafiquée qu’ils ne souhaitaient même pas voler, à la base. Combien de voleurs ramènent l’objet volé à sa place ? Cela étant dit, en aucun cas le réalisateur nous les rend sympathiques. Nous voyons bien qu’ils sont agressifs, sans morale, arrogants, peu recommandables, hors normes. Bien qu’il soit possible, du moins en ce qui me concerne, d’une certaine façon, avec la distance nécessaire, de les aimer. Je parviens d’ailleurs à mieux les aimer que tous ces personnages de la bonne société que rencontrent les deux compères. À bien y regarder, ce merlan dont on parlait plus haut, propriétaire d’une belle DS, m’apparaît bien plus antipathique derrière son flingue et son costume parfait, avec son sourire vicieux, son arrogance à se vanter de pouvoir poser les pattes sur les gambettes de sa maîtresse Marie-Ange, son obstination à vouloir envoyer en taule Pierrot et Jean-Claude. En voyant les parents de Jacqueline (Isabelle Huppert), on ne s’étonne pas que leur fille ait besoin d’évasion, de vraies vacances d’adolescente, riches d’émotions, ce qu’elle trouvera en la compagnie du trio en cavale. Quant à ce vigile, lui aussi bien coiffé et bien vêtu, il semble moins antipathique que le merlan mais n’inspire pas une grande confiance non plus.

Apologie d’une virilité dominatrice ? Là aussi, même si le sexisme des protagonistes masculins est indéniable, on peut trouver de la nuance. Dans un narratif purement viriliste, l’homme donne du plaisir aux femmes jeunes, fertiles, attirantes, soumises (Marie-Ange) lorsqu’il est doté des stéréotypes du genre masculin que sont la force physique et la confiance en soi (Jean-Claude, Pierrot). Or ici il n’en est rien. La frigide Marie-Ange demeure un morceau de viande froide face aux coups de reins de ces deux bad boys que sont Pierrot et Jean-Claude. De plus, on remarquera que c’est avec Jacques (Chailleux de son vrai nom), le fils de Jeanne, jeune homme introverti, crispé, paralysé devant les charmes de Marie-Ange, que la jeune coiffeuse hurlera d’orgasme. En fin de compte, les femmes trouvent leur plaisir quand elles prennent les devants.

 

 

À travers ces Valseuses, le spectateur est plongé dans un univers anxiogène baigné de violence et de cynisme. Il peut toutefois respirer en entendant une bande-son légère, guillerette, signée Stéphane Grapelli. À moins qu’elle ne rende le film plus sournois. Quelques passages font un peu tomber la tension, comme la réaction du père de famille joué par Gérard Jugnot, encore jeune, paraissant déjà vieux, qui assiste, impuissant, au vol de sa voiture. Celle du voiturier de l’hôtel incarné par Thierry Lhermitte n’est pas en reste, là aussi devant un vol de voiture, un leitmotiv de ce film.

Maintenant, si nous voulons porter un regard moderne à cette œuvre, que pouvons-nous en tirer ? La nostalgie d’une France du vingtième siècle, sa province, ses enseignes disparues, ses bar-tabacs, ses chemins pittoresques, ses repas campagnards à base de vin de table, de fromage, de gros pain farineux, de potée... Une France au carrefour de l’ancien monde et du nouveau, où déjà les villages se vidaient alors qu’apparaissaient les tours de béton, derrière les terrains vague. Tout un décor propice au désœuvrement de nos vingtenaires de l’époque que sont Jean-Claude, Pierrot et Marie-Ange. Est-ce que ces trois lascars ne seraient pas les orphelins d’une France post-gaullienne trop rigide où la publicité enseignait que la consommation mène au bonheur ? À moins qu’une lecture plus réactionnaire fasse du jeune trio la progéniture nihiliste conçue lors d’un certain mois de mai, de la même manière qu’à l’autre bout du monde, la culture hippie a enfanté Charles Manson ? Leur frénésie n’est-elle pas l’aboutissement d’un désir de jouir sans entraves ? À quiconque voudrait entraver leur jouissance, serait-il interdit d’interdire ? Autant de questions que je laisse sans réponses.

En conclusion, quoi qu’on pense de ce long-métrage, il a le mérite de ne pas laisser indifférent, ce qui est, paraît-il, une caractéristique des grandes œuvres. Puis il rappelle au monde, au public, surtout celui d’aujourd’hui, que l’art n’a pas le devoir d’être le safe space de tout spectateur qui croiserait son chemin.

 

 

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