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Frater Serge, auteur français. Mes écrits.

Soleil Nocturne - Première partie

Début de mon premier roman : Soleil Nocturne.

ATTENTION : contenu sensible.

 

 

Quatrième de couverture

https://fraterserge.overblog.fr/2026/08/soleil-nocturne-quatrieme-de-couverture.html

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FRATER SERGE

 

SOLEIL

NOCTURNE

 

 

 

 

© 2019, Frater Serge

© 2026, Frater Serge

     Tous droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,

Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,

Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,

Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !

Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,

Il ferait volontiers de la terre un débris

Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C'est l'Ennui ! – l'œil chargé d'un pleur involontaire,

Il rêve d'échafauds en fumant son houka.

Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,

– hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !

Charles BAUDELAIRE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

◙

 

 

 

     Profiter de l’été dans le jardin, la peau blanchie sous les lueurs du soleil, isolé dans ma bulle, avec pour seule compagnie ma musique, mon verre d’orange pressée, ma feuille, mon crayon et le chant stridulant des criquets qui m’évoque celui d’un serpent, voilà la définition du paradis. Comme avant-hier à Quiberon, sans le flot des vagues et leur odeur iodée. Et sans Eva, hélas…

  Le premier couplet de Black Hole Sun caresse mes tympans pendant que mes yeux mi-clos cherchent le soleil, cet astre brûlant, aveuglant, et meurtrier pour nos rétines trop sensibles quand il culmine dans le ciel. Quand il s’approche de Dieu, dirait Mamie. J’aimerais le regarder sans détourner l’œil, comme on regarde la lune, dans sa forme la plus précise. En cet instant, mes yeux ne peuvent supporter qu’une vision trouble et fugitive de ce soleil que je crayonne sans fignolage, sous la forme d’une étoile de feu dont les branches fines, par dizaines, embrasent le ciel dans une déflagration silencieuse.

Malaise… Mon père, tête hargneuse et bras agités, s’immisce dans mon paradis brûlant. Ses lèvres bougent. Je retire le casque.

— Oh ! Dany ! Ça fait trois heures que je t'appelle ! Y a tes copains qui sonnent au portail ! Ils m'ont réveillé pendant la sieste !

— C’est bon j’arrive…

— Ouais ouais…

      Mon père s’éloigne mais j’entends toujours sa voix rugueuse…

— L’autre il végète au fond du jardin avec sa putain de musique dans les oreilles… Je sais pas ce qu’on va en faire de ce gamin ! Il passe son temps à rien foutre, que ce soit dans sa chambre, dans le jardin, quand il zone dehors avec ses copains… Rien d’étonnant, cintré comme il est...

— Arrête Didier…

— Tu le défends toujours mais t’as jamais voulu admettre qu’il a un problème ton fils, et ça date pas d’hier...

— Fais bien attention à ce que tu vas dire !

— Tu réagis au quart de tour à chaque fois que je fais remonter cette vieille histoire ! N’empêche que tu sais ce que j’en pense, on aurait dû...

J’entends plus rien, tant mieux. Maman me défend souvent quand une dispute me concerne. Ludo et Vincent m’attendent devant le portillon. Je les rejoins et les accompagne jusqu’à notre planque ombragée, derrière la cabine électrique. J’entends d’ici un air de techno tuning, ça vient de la planque, derrière une rangée d’arbustes. C’est signé, seul Roubine écoute ce genre de musique, je suis content qu’il soit là, je ne l’ai pas vu depuis mon retour de vacances hier.

— Coucou mon chéri !

Ophélie ! Je ne l’ai pas vu arriver dans mon dos. Moi qui m’apprêtais à passer une bonne après-midi avec mes potes… Elle se rue sur moi, me prend dans ses bras nus et sveltes puis m’embrasse. Je simule de mon mieux son ardeur.

L’après-midi s’étend tranquillement jusqu’en début de soirée. Nous avons discuté de tout et de rien, éclusé des bières tièdes et tiré sur des cigarettes sans filtre. Je fume la dernière à l’instant, avec Ophélie, sa tête endormie sur mon épaule, elle colle, respire bruyamment. Je souffle de fins nuages dans l’atmosphère chaude, lourde, sans vent. Le soleil continue de brûler les rues de Villefranche, d’accabler les rares promeneurs et les quelques oisifs qui osent s’aventurer sous ses rayons. Comme ce gros tas avachi sur son banc devant l’immeuble d’en face, coiffé d’une casquette de pêcheur et vêtu d’une chemise à carreaux ouverte jusqu’à son ventre de femme enceinte. Quelqu’un se repose à ses côtés. Une vieille dame dont les paupières lourdes cachent partiellement son regard vide et malsain, toute courbée, comme prête à tomber sous le poids d’un fagot invisible. Entre eux deux, sur une latte du banc, traîne un fond de vinasse éclairci par le soleil dans une bouteille de verre. Est-ce qu’ils dorment ? Non, le mec ouvre ses yeux éteints de crocodile somnolent.  À croire qu’ils attendent la mort. C’est peut-être le cas… Ils attendent la mort.  Ludo les regarde, sourire aux lèvres, les montre du doigt…

— Regardez ! C’est Fils-à-maman avec sa mère ! Même les gamins se moquent de lui !

Je confirme… Ce matin j’ai vu les deux frangines qui habitent vers chez Ludo lui jeter des gravats.

Vincent répond…

— Laisse-le tranquille ce gars. Ma mère dit que c’est un pauvre type, un exemple à ne pas suivre. Elle l’a déjà croisé bourré dans la rue d’en bas, les mains plaquées au mur, au bord du malaise.

Et Roubine ajoute…

— Il fait pitié ce type. À quarante ans il crèche encore chez sa mère, il touche les aides sociales, il voit jamais personne à part sa vieille mère.

Une après-midi comme une autre. Quand l’ennui s’invite parmi nous, il ne nous reste plus qu’à parler des gens qui traversent notre champ visuel. J’écoute mes amis d’une oreille lointaine. La techno vient de s’arrêter, j’en profite pour mettre la radio. Je tâtonne la roulette, cherche une station intéressante… De la pub, du blabla, le dernier tube d’Eiffel65… Ah ! En voilà un truc pêchu, j’adore ce morceau. Le groupe s’appelle Offspring. Ou plutôt The Offspring. Pour la peine je monte le son. J’ai même envie de contribuer à la discussion…

— Mon père dit que c’est sa faute, qu’il a qu’à faire plus d’efforts pour s’en sortir, qu’il s’est trop laissé aller. En gros que c’est une cloche et qu’on finira comme lui si on continue à rien foutre d’intéressant de nos journées.

— Ton père il exagère toujours…

Ludo a raison. Mon père voit toujours le verre à moitié vide. Puis pense que tout le monde rêve de finir comme lui, à évacuer sur ses gamins sa frustration de salarié humilié par son patron. Tiens ! Je le connais ce type aux cheveux bruns, avec sa coupe au bol, qui passe à vélo avec son ami russe, c’est Florent, il est dans ma classe depuis la sixième.

— Ils sont motivés ces deux-là, à tourner en vélo en plein cagnard.

— C’est Florent et son pote russe.

— Son pote s’appelle Boris et il est polonais.

Vincent… Toujours là pour corriger…

— Vous le connaissez bien ce Florent ?

— Non Roubine, je ne sais rien de lui à part son prénom, et je vois pas ce qui pourrait nous rapprocher…

Je termine tout juste ma phrase que la voix rude de mon père résonne au loin. Il me somme de rentrer manger. Je salue mes potes, embrasse négligemment Ophélie et quitte la planque, chewing-gum en bouche pour couvrir l’odeur de cigarette…

 

 

 

◙

 

 

 

Du dernier étage s’offre à moi un large panorama. Je reconnais de loin Dany et sa bande qui se baladent sur un terrain vert près de chez eux. Je sortirais bien moi aussi pour profiter des vacances, ça ne pourrait que me faire du bien. Là j’ai envie de voir Boris, certainement en train de squatter devant son immeuble. C’est le seul gars que je connais dans ce quartier de retraités.

— Papa ! Je peux sortir ?

— Non Florent. Je sais que tu vas voir Boris et j’aime pas trop que tu le fréquentes.

— Pourquoi ? On s’entend bien.

— L’autre jour, avec ta mère, on l’a vu fumer avec ses copains, caché derrière un buisson.

— Oui mais moi je fume pas ! Puis ils m’ont jamais incité…

— Ne discute pas ! De toute façon le dîner est bientôt prêt.

Inutile d’insister. Je vais continuer ma lecture du Seigneur des Anneaux. C’est toujours pareil avec mon père ! Il me laisse quelques libertés mais les retire dès lors qu’il décèle le moindre défaut chez mes fréquentations. Avant les vacances, il a refusé que je me rende à un anniversaire sous prétexte que l’organisateur avait une drôle d’allure avec ses deux piercings à l’oreille gauche. Bref, c’est mon père. Mais c’est pour mon bien qu’il est si strict. Pour ne pas compromettre mon avenir. Un avenir dont Boris, selon lui, est dépourvu. Et ma mère rentre dans son jeu, bien qu’elle m’accord de temps à autre un peu de répit dans le dos de Papa.

Vivement que je grandisse. Je me vois déjà dans ma vie d’adulte, avec une situation confortable, peut-être même une maison. Je n’ai pas encore une idée précise de mon futur métier, je sais juste qu’il sera épanouissant car j’en ai les moyens. Nombreux sont ceux à voir en moi un futur scientifique ou un expert-comptable en devenir. Mes parents privilégient la deuxième option. Ma rigueur, mon caractère posé, et mon aisance avec les chiffres, selon eux, me prédisposent à travailler dans la finance. Mais j’ai encore le temps d’y réfléchir.

Participer à une mission humanitaire m’intéresse également. Les brochures et affiches que je trouve dans la rue ou les journaux ont toujours attiré mon attention. J’ai toujours rêvé d’être dans la peau de ce bénévole visible sur la photo, réchauffé par le sourire d’un nécessiteux.

Une femme viendra bien sûr parfaire le tableau. Aimante, radieuse, douce. Un mélange entre Clotilde et Ophélie.

Je ne demande pas la lune finalement. Juste une vie qui s’apparente à des millions d’autres, une vie agréable, certes conformiste mais source de bonheur. Dans la famille, une seule personne a rejeté ce modèle de vie : mon oncle Georges mais son histoire est pour le moins singulière.

Malgré mes parents sur le dos, je savoure mon bonheur de posséder toutes les qualités essentielles à la construction d’une vie honorable. L’avenir me sourit, et moi je souris à ce présent que j’emprunte comme une autoroute vers l’homme accompli en lequel je m’imagine…

 

 

 

◙

 

 

 

Assis sur une pelouse, je profite des grandes vacances, plus particulièrement de la douceur estivale de cette matinée singulière avec Ludo, Roubine, Vincent, et Ophélie allongée sur le sol, la tête posée sur mes jambes croisées. J’aime la sensation de fraîcheur de l’herbe froide au contact de mes mollets. Nous parlons peu, bien que cette fin de matinée soit attendue dans une certaine excitation. Je crains toutefois que les nuages ne gâchent l’évènement. Roubine s’enthousiasme…

— Ça y est il est onze heures !

Nous nous empressons de mettre nos lunettes de protection avant de braquer nos yeux vers le ciel. Tous les yeux d’Europe — ou presque — doivent en ce moment être tournés dans la même direction. Le soleil, dans le filtre noir, a l’aspect d’une lune orange.

— On voit rien de spécial.

— Attend un peu Ludo ça va venir.

L’air se rafraîchit. Les rayons du soleil perdent de leur mordant, comme si nous vivions un crépuscule matinal. Ophélie s’excite…

— Ah ! Ça commence !

Le noir entame le point orange sur son quartier droit. Je retire brièvement mes lunettes et me frotte les paupières, tenté par l’idée d’observer de mes propres yeux cette rencontre entre deux astres. Mais cette contemplation, certes indolore contrairement à celle du soleil en temps normal, me vaudrait l’aveuglement à vie, les yeux brûlés par cette lumière dorée qui entoure le cercle noir, comme si elle jaillissait des ténèbres.

Les minutes passent. Je profite du spectacle et regrette qu’Eva ne soit pas à la place d’Ophélie. J’ai commencé à lui écrire une lettre, elle traîne au fond d’un tiroir. Je cherche les derniers mots. J’aimerais l’envoyer avant la fin de la semaine, afin qu’elle la reçoive à son retour de vacances. En ce moment Eva doit tremper son corps galbé dans les eaux agitées de l’Atlantique. J’aimerais beaucoup la revoir en chair et en os. La toucher. Approfondir nos premières caresses. Voir ce que cachait ce tissu noir qui cachait le blanc de sa peau l’autre jour, sur la plage du Castéro. Parce qu’avec Ophélie c’est la diète. Elle se contente de bisous et de câlins. Quelque chose en elle m’agace malgré ses atouts physiques.

La boule de feu s’efface davantage derrière le sombre objet céleste, une immense pupille glisse sur un iris orange. Cet œil cosmique me fascine, je le considère comme étant celui d’une force invisible, omnisciente, qui m’interpelle des plus hautes contrées de l’atmosphère et trouve un écho en moi.

Sinon, pour en revenir à Ophélie, ses manières m’agacent. Sa voix aussi. Elle en exagère la douceur. Puis son ton mielleux m’horripile. Je supporte tous ses petits défauts sans pouvoir lui toucher plus que la main. Elle en se sent pas encore prête. Tu parles ! Plusieurs filles du collège ont déjà fait des choses, c’est ce que les gens racontent dans ma classe. Pourquoi ma copine n’est pas comme elles ? Trop gamine. Ceci dit elle n’a rien d’une mauvaise personne, je ne lui ferai jamais de mal. Je vais juste attendre que ça se concrétise avec Eva, et quitter Ophélie, sans regrets, puis l’ignorer, la laisser sortir de ma vie.

— Ah ! La lune commence à s’en aller sans recouvrir entièrement le soleil.

— C’est normal Ludo on est trop au sud.

Ils l’ont dit hier aux infos… Le soleil reprend doucement sa place dominante dans le ciel, par-dessus une petite cohorte de nuages fins et vaporeux. Pendant ce temps-là, nous nous demandons de quoi sera faite l’après-midi à venir, et Ophélie me dit Je t’aime…

 

 

 

◙

 

 

 

Première récré de l’année ! Elle va me faire du bien, les abrutis du fond commençaient sérieusement à m’agacer, surtout Jason.

— Florent !

Ah ! C’est Ophélie ! Elle m’invite à la rejoindre, assise contre un mur près des salles de technologie. Je m’en vais la rejoindre. Je l’aime beaucoup Ophélie. Une fille très sympa avec qui il est agréable de discuter. Ses copines l’accompagnent. Camille, Lauriane et Colette. Nous parlons un peu de nos vacances et la conversation bifurque sur les garçons, je me contente d’observer. Colette s’adresse à Ophélie...

— Ça va toujours avec Dany ?

— C’est extra ! Je l’aime. Il m’aime. Il est doux, attentionné, différent des pauvres types que j’ai connus avant. Lui il est sincère quand il me dit Je t’aime.

Ah oui c’est vrai qu’elle sort avec Dany depuis le mois de juin... Faut toujours qu’elle se mette avec des types qui vont la faire souffrir, je vais devoir la consoler une fois de plus. Elle sait qu’elle peut compter sur moi, mon épaule sera toujours là pour accueillir sa petite tête fragile. Elle n’a d’ailleurs pas que la tête de fragile. Je me souviens de cette fin d’après-midi pluvieuse, quand je la dorlotais sous l’abribus au milieu de l’avenue Saint-Ex, en face d’une fresque murale dédiée au Petit Prince. Elle venait d’apprendre, par le biais d’une copine, que son jules l’avait quittée. Elle venait de monter dans le car que je m’apercevais de l’absence d’une boîte d’Efferalgan censée être dans ma poche. Par un heureux hasard, cette boîte était vide. Car le lendemain, j’apprenais qu’Ophélie me l’avais soutirée pendant une accolade. Elle espérait sentir une dernière fois le goût de la bière, la langue recouverte de comprimés blancs. Elle s’est contentée d’une simple cuite, assommée le temps d’une soirée par une liqueur de pomme verte. Une finalité plus grave m’aurait anéanti...

 

 

 

◙

 

 

 

Vincent raconte une histoire à Jason assis juste derrière lui, sous la mappemonde fixée au mur. Je me demande ce qu’il peut bien lui raconter. Je tends l’oreille...

— À Honfleur je me suis fait accoster par une Anglaise de dix-neuf ans. C’était à la plage. Elle était blonde à peau claire, avec des nénés comme ça... Et chaude comme une centrale nucléaire. Elle m’a demandé, dans un français approximatif, de lui appliquer de la crème solaire sur son dos nus. On s’est vaguement parlé et j’ai vite compris qu’elle cherchait un métis frenchie, parce qu’au bout d’une demi-heure je l’ai suivie dans son bungalow, c’était phénoménal...

Tiens donc... Voilà une occasion de le taquiner...

— Quand t’es rentré de vacances tu m’as dit que t’avais passé la nuit avec elle.

— Oui une demi-heure après il faisait nuit.

— Elle t’as demandé de lui appliquer de la crème à la tombée de la nuit ?

Jason lâche un rire gras qui résonne dans toute la salle, au point d’attirer l’attention de Monsieur Verdon qui s’apprête à nous parler...

— Si ces messieurs du fond veulent discuter ils le font dans le couloir, sinon ils se taisent.

Nous cessons nos bavardages mais continuons de rire discrètement. Seul Vincent fait un peu la gueule. Le prof consulte ses notes pendant que Clotilde distribue des polycopiés, j’en profite pour attaquer le portrait de Vincent et, pour le plaisir, lui lancer une dernière vanne...

— Regarde Vincent, une blonde aux gros seins approche. Et celle-là existe vraiment.

— Ha ! Ha ! Très drôle...

La blonde approche avec ses feuilles. Elle aussi je lui ferais bien son portrait, un nu ça va de soi.

Le profil de Vincent commence à prendre forme. Le coloriage de son visage café au lait, à lui seul, m’oblige à retailler la mine de mon crayon. Heureusement qu’il a les cheveux très courts. Faire ressortir son air indifférent n’est pas particulièrement facile car j’ai tendance à exagérer les traits. Je vais d’ailleurs gommer un peu de sourcils, je les ai trop arqués. S’il bougeait moins ça m’arrangerait mais c’est presque fini, encore quelques peaufinages et c’est réglé.

Voilà ! Je pense avoir bien reproduit sa bouille enfantine. Vincent n’a pas tellement changé depuis le jour où je l’ai connu. C’est peut-être une fausse idée car je le vois souvent, mais j’ai vraiment l’impression que depuis nos huit ans il a gardé sa peau de bébé. Je me souviens du jour où je l’ai vu pour la première fois. Quand ses parents ont emménagé au début de l’été 1994, des gamins avec qui je traînais à l’époque le prenaient pour un Arabe. Même leurs parents se méfiaient de lui, surveillaient aux fenêtres, derrière des rideaux à moitié tirés, quand il frôlait les portillons avec nonchalance, seul, tête baissée, concentré sur son Tetris de poche. Mais le plus curieux était qu’il avait deux parents blancs. Un jour, un certain Dorian lui a demandé s’il était adopté. Quelqu’un lui adressait la parole pour la première fois depuis un mois. Vincent lui a répondu qu’après le divorce de ses parents, son père était retourné dans sa Martinique natale, puis sa mère avait rencontré quelqu’un d’autre. Nous découvrions sa voix douce et apaisée. La méfiance disparaissait et Vincent intégrait peu à peu notre bande.

J’ai vite découvert le bon gars qu’il est. Quelqu’un de gentil, mais capable de montrer une autre part de lui dans la contrariété. Cette voisine cinglée, qui criait chaque fois que nous posions un pied sur sa pelouse, en a fait les frais. Un jour durant lequel cette hystérique puis son conjoint mou étaient partis en vacances, Vincent a cueilli toutes les baies rouges qui ornaient les arbustes d’une rue voisine. Je le regardais d’un air songeur traîner son sac de baies, puis je le voyais souiller le crépit de la voisine en y écrasant ses petits fruits, un à un, méthodiquement. Je l’ai vite rejoint dans sa tâche. Trente minutes plus tard, la morne façade, beige et granuleuse, saignait de points rouges éparpillés en long et en large comme sur un corps criblé de balles. Une brave personne ce Vincent, un peu mytho à raconter des histoires, mais un type bien. Le prof circule entre les rangs, je range vite le portrait entre deux intercalaires...

Sinon ça fait moins d’une semaine que les cours ont repris et j’attends déjà les vacances. Heureusement que la réponse d’Eva reçue hier me redonne le sourire. J’ai relu plusieurs fois sa belle lettre, rédigée avec soin, que je garde sur moi. Elle éprouve des sentiments à mon égard, elle l’a écrit noir sur blanc. Je vais la relire dès maintenant, ça va me faire du bien. Le soir avant de s’endormir, elle nous imagine collés l’un à l’autre, mon bras sur son épaule, posés en bord de Saône, les oreilles — je cite — bercés par les flots, ou dans un parc, sur un banc, à contempler en silence le sol verdoyant. Moi aussi je pense à elle, mais je doute de pouvoir tout lui raconter. J’ai plaisir à nous imaginer dans un lit, allongés l’un sur l’autre, enivrés par la chaleur de nos chairs, à nous toucher sans oublier la moindre parcelle de nos corps dénudés.

Qu’est-ce que je vais bien pouvoir lui répondre ? Déjà lui dire que j’ai moi aussi des sentiments, bien que j’ignore ce que signifie réellement avoir des sentiments. Pour le reste, j’y repenserai plus tard car Jason s’apprête à me parler...

 

 

 

◙

 

 

 

7h30. Claude Bernard accueille ses premiers élèves dans son enceinte encore clairsemée. Une poignée d’entre eux occupe le préau, adossés au mur blanc cassé et aux pylônes ocre rouge. En dépit du règlement, Ophélie et moi prenons place sur un banc du coin fumeur réservé aux lycéens.

— Je te trouve bien euphorique pour un lundi matin... Ça fait plaisir...

Elle considère ma remarque d’un regard espiègle, en tirant une latte de sa cigarette au bout rougi par l’inspiration.

— Eh oui mon p’tit Florent ! C’est l’amour... Tu connaîtras ça un jour...

C’est vrai qu’avoir une copine ne me ferait pas de mal. Ma première préoccupation n’est pas là néanmoins.

— J’ai enfin trouvé un mec qui me rend heureuse. Avec Dany on s’aime. Il a toutes les qualités que mes ex n’ont pas, il est gentil, affectueux, un peu fou-fou mais pas méchant. Puis il est trop craquant avec ses cheveux blonds, ses yeux gris-bleu et son air faussement sérieux. Il me fait penser à un ange ténébreux. Il est juste parfait tu vois...

Oui. Je vois...

— C’est cool ! Je préfère te voir comme ça que triste comme en fin de cinquième, quand t’avais rompu avec Damien.

— Il m’a vraiment pris pour une conne celui-là. De toute façon il était nul, il savait pas galocher...

— Par contre, sans vouloir faire le rabat-joie, je t’ai déjà vue être heureuse comme maintenant et retomber en déprime peu de temps après. Je te conseille juste de garder les pieds sur terre.

— Fais pas ton chiant comme ça... Je te dis qu’il est pas comme les autres Dany... Trop différent... Trop mieux quoi... Tu comprendras quand t’auras ta première copine.

— J’en ai déjà eu une.

— Ah oui c’est vrai. La petite à lunettes de ton club d’équitation... Elle était spéciale quand même.

— Tu l’as vue qu’une fois. De toute manière c’est pas le sujet.

— Nan mais je t’ai dit. Même si un jour on se quitte ça se fera proprement. C’est pas le genre à mentir, tromper ou faire des coups en douce.

Je ne le connais pas tant que ça le Dany, mais je crains qu’elle parte vers de nouvelles désillusions. Heureusement qu’elle est bien entourée, entre son groupe de copines et moi. Surtout moi. Ses amies la réconfortent, mais elle préfère se confier à un garçon. Moins bavard selon elle, moins de risques d’ébruitements.

— Je veux bien te croire, mais imagine que tu te trompes... Tu me promets de pas partir en vrille comme à chaque fois ?

— T’inquiète... Je commence à voir un psy, sur les conseils de ma mère. Mais compte pas sur moi pour m’écraser, le prochain qui me fait une crasse je le détruis. Maintenant c’est aux autres de morfler quand ils jouent aux cons avec moi !

Ces propos sortent avec un naturel glaçant. Je pense qu’elle exagère, mais quand même...

— Fais pas cette tête Flo. Je suis très gentille, faut juste pas me marcher dessus...

 

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