Le Silence des Agneaux
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Le cri des traumas
Un ciel gris d’automne, une forêt brumeuse de Virginie... Un décor terne dans lequel apparaît Jodie Foster alias Clarice Starling durant une séance de sport en plein air... La brume, la grisaille... Une bonne ambiance de polar pour introduire ce Silence qui retentira comme une bombe sur la planète cinéma.
L’agent Starling, stagiaire du FBI, termine son entraînement et rejoint les bureaux du centre de formation de Quantico (Virginie), où elle est reçue par Jack Crawford (Scott Glenn), son supérieur. Celui-ci fait part à la jeune stagiaire de son souhait de l’impliquer dans l’affaire d’un dépeceur de jeunes femmes surnommé Buffalo Bill, et l’envoie auprès d’un certain Hannibal Lecter (Anthony Hopkins), un psychopathe emprisonné dans une cellule de très haute sécurité. La particularité du personnage est d’être un psychiatre de métier. Pour cette raison, Crawford pense que son expertise de psychiatre, couplée à son état de criminel, serait à même de sonder les profondeurs de l’esprit du dépeceur Buffalo Bill (Ted Levine).
On a déjà un aperçu des principaux personnages, bien que Lecter et Buffalo Bill n’aient pas encore apparu à l’écran. On voit l’agent Starling, jeune stagiaire du FBI, assez prometteuse pour que Jack Crawford, chef du département des sciences comportementales, lui confie la mission sensible de rencontrer le redoutable Hannibal Lecter. Même s’il y a chez ce Crawford, en dépit d’une confiance, une certaine condescendance à l’égard de la jeune Clarice, intimidée à l’idée de se voir confier un tel dossier.
Starling se rend dans une prison de Baltimore, dirigée par un psychiatre hautain nommé Frederick Chilton (Anthony Heald), où se trouve celui qu’elle doit rencontrer, Hannibal Lecter, étroitement surveillé. Le tueur n’a pas encore apparu que son aura plane déjà dans l’atmosphère sinistre de cette prison, où tout un protocole est imposé au jeune agent pour le rejoindre. Starling doit arpenter un couloir digne du septième cercle de l’Enfer de Dante, où sont embastillés des êtres en perdition, inaptes à la vie en société. Elle doit endurer toutes sortes de regards malsains et de propos obscènes avant de trouver l’objet de sa venue, qui l’attend patiemment dans la dernière cellule, la regarde de ses yeux brillants de psychotique, debout devant un mur de pierre, souriant, derrière une vitre de plexiglas. Hannibal Lecter, dit Hannibal le Cannibale. Infiniment plus éduqué que les pauvres hères des cellules précédentes.
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Dès les premiers échanges, le psychopathe se montre admiratif du courage et de l’intelligence de l’agent Starling tout en n’oubliant pas de constater sa vulnérabilité. Il prend d’ailleurs un petit plaisir pervers à sonder son histoire personnelle et détecter ses odeurs les plus intimes. La jeune stagiaire, déstabilisée, se trouve fascinée par ce gentleman tueur qui excelle dans les deux extrêmes de la condition humaine que sont l’intellect et la violence bestiale. Ce que l’Homme a de plus haut et de plus bas cohabite en cet homme. Le psychopathe reçoit négativement le questionnaire apporté par Starling, et ne donne à la jeune recrue du FBI que des indications cryptiques pour l’aider dans la traque de Buffalo Bill. Les deux personnages se reverront. Entre eux s’installera un jeu psychologique dans lequel l’agent Starling prendra le risque de laisser Hannibal Lecter la psychanalyser, en échange d’informations sur Buffalo Bill, un ancien patient du psychiatre cannibale.
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Nous avons là un duo d’acteurs au sommet de leur art : Jodie Foster dans le rôle d’une jeune enquêtrice déterminée mais fragilisée par les traumatismes de son passé, et Anthony Hopkins dans celui de l’esthète cannibale. Ce dernier passe peu de temps à l’écran, mais sa présence demeure même quand il n’est pas là, dans la tête de l’agent Starling, dans la tête du spectateur obnubilé par l’enquête. Néanmoins, le talent indéniable des deux acteurs évoqués précédemment ne doit pas occulter la prestation remarquable de Ted Levine, possédé par son personnage de Jame Gumb alias Buffalo Bill, le tueur de femmes que traque (et veut comprendre) Starling.
Lecter prend une grande place dans les consciences mais c’est lui qui est recherché, Buffalo Bill, l’ancien patient du psychiatre, devenu lui aussi tueur en séries, dans un genre tout autre. Fantasque, pathétique, néanmoins inquiétant et dangereux, en contraste avec un Lecter aristocratique, auditeur de Bach et lecteur de Marc-Aurèle. Rongé de l’intérieur par la souffrance de ne pas être femme. De cette douleur lui est venu le désir de tuer des femmes, les débarrasser de leur peau afin de la porter sur lui-même. Il veut incarner ces femmes, dans le sens le plus strict.
Dans cette quête de féminité réside un thème important de ce film. Il n’y est pas question que d’un banal serial killer mais du genre, de l’appartenance à un genre et de ne pas s’y plaire. Lecter déclare au sujet de Buffalo Bill qu’il n’est pas transsexuel mais veut en être un. Buffalo Bill n’est qu’un homme traumatisé, en souffrance dans sa peau d’homme, cherchant désespérément, par les moyens les plus abjects, à devenir une de ces femmes qu’il convoite tellement qu’il en porte une, en surpoids, sur son pendentif. D’où la présence de ce cocon retrouvé dans la gorge d’une victime de Buffalo Bill, qui vient symboliser la mutation du masculin au féminin.
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Il est donc question du genre, mais plus spécifiquement du genre féminin qui tient une place très particulière dans cette œuvre. Jodie Foster, à travers l’agent Starling, occupe le seul grand rôle féminin. Elle est une femme dans un mode d’hommes qui la regardent avec condescendance (son supérieur Jack Crawford, les policiers lors d’une scène de funérailles), lui assènent des remarques sur son organe sexuel (Lecter qui la renifle après avoir eu connaissance des propos explicitement sexuels prononcés à son encontre par un détenu), l’agressent sexuellement quand ce même détenu, évoqué juste avant, se masturbe frénétiquement à son passage et lui jette sa semence dans les yeux. Les personnages féminins secondaires subissent aussi la domination masculine. Lecter, lors d’une conversation avec la sénatrice, lui demande si elle a nourri sa fille (Catherine, dernière victime de Buffalo Bill) au sein et si cela lui a durci les mamelons. Sans oublier bien sûr que les personnes assassinées sont toutes des femmes, victimes d’un tueur voulant être femme, et qui a subi, de la part d’autres hommes, des abus en grande partie responsables de son trouble identitaire.
Par-delà la problématique du genre, le grand thème de ce thriller est la psychanalyse. Le genre n’est finalement qu’un sous-thème dans ce film qui mérite pleinement la qualification de thriller psychologique. Clarice Starling doit se plonger dans les dédales de l’âme torturée de Buffalo Bill pour le comprendre et le traquer, avec l’aide d’Hannibal Lecter. Afin de recevoir cette aide précieuse, elle doit s’allonger sur le divan, ouvrir les portes de son esprit au psychiatre devenu criminel. Un esprit non dénué de tourments, de traumatismes originaires de son enfance. L’agent Starling se confie sur un évènement marquant de cette période de sa vie. Tôt le matin, alors qu’il faisait encore nuit, des cris effroyables, venus de la ferme voisine, l’ont tirée de son sommeil. Des cris d’agneaux amenés à l’abattoir. La petite Clarice a tenté d’en sauver un, sans succès. L’agent Starling, à l’âge adulte, entend encore les cris de ces bêtes dans ses cauchemars. Et pense toujours à cet agneau, cette victime innocente qu’elle n’est pas parvenue à sauver. Elle espère donc, en sauvant Catherine Martin, la dernière victime de Buffalo Bill, innocente comme l’était l’agneau, faire taire les cris qui la hantent.
Le tueur recherché s’intéresse à la peau de ces victimes. Voilà un autre sous-thème du film. Prise au sens littéral, la peau des femmes qu’il séquestre intéresse Buffalo Bill. C’est grâce à elle qu’il espère devenir ce qu’il n’est pas : une femme. Au sens secondaire, c’est dans sa peau d’homme que le dépeceur se sent mal. Hannibal Lecter, de son côté, utilise la peau du visage d’un gardien qu’il a tué pour s’échapper de sa nouvelle prison. Quant à Clarice Starling, c’est sa peau de jeune fille rurale de Virginie qu’elle tente de cacher, sans succès, exposée au scanner impitoyable du docteur Lecter. Trois personnages dans le besoin de masquer, à différents degrés, leur réalité. Le plus excessif dans cette démarche étant bien sûr Buffalo Bill, dans une négation totale de sa réalité d’homme.
Ses apparitions, en outre, marquent une rupture complète avec l’ensemble du film. Ce dernier est dominé par des couleurs ternes et sombres, autant dans les bureaux du FBI, dans les prisons, à l’extérieur où le ciel est toujours nuageux... Là où le monde de Buffalo Bill, cloîtré derrière les murs de sa maison, dans son sous-sol, semble bien plus coloré, du moins plus festif. Un monde fait de mannequins, de tissu coloré, de glamour, d’un couvre-lit orné de svastikas, d’une boule à facettes... Une réalité alternative. Le contraste se ressent également au niveau de la bande-son. Sobre et inquiétante sur l’ensemble du film, pop et new wave dans le monde de Buffalo Bill.
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Ce qui fait transition avec cet élément important d’une œuvre cinématographique qu’est la musique. Johnathan Demme, le réalisateur, a fait appel à Howard Shore pour la composition de la bande-son. Le musicien gratifie le film de morceaux orchestraux, inquiétants mais sans emphase, pour rester en conformité avec la sobriété du long-métrage. Quant à ce morceau rendu célèbre par la fameuse scène du strip-tease halluciné de Buffalo Bill, il s’agit de Good Bye Horses de Q Lazzarus, que j’ai longtemps cru chanté par un homme, qui était en fait interprété par une femme au chant contralto.
Pour parler un peu de la mise en scène, là où de nombreux réalisateurs utilisent à outrance le jumpscare et le gore pour effrayer le spectateur (pour un résultat souvent mitigé), Johnathan Demme privilégie les ambiances et la suggestion, soucieux d’envelopper le spectateur, tel le serpent étouffant sa proie, dans une atmosphère irrespirable allant crescendo du début à la fin. Le cinéaste a même pris le soin de ponctuer son œuvre oppressante de petits moments d’humour, permettant au spectateur de sourire un peu devant des situations décalées, comme ce passage où Hannibal Lecter, après avoir tué ses gardiens, prend son plaisir, les yeux fermés, à l’écoute d’une cassette de variations de Bach.
Pour finir, grâce à ses nombreuses qualités, ce Silence des Agneaux s’est hissé dans les hautes sphères du genre thriller et reste gravé dans les mémoires 35 ans après sa sortie. Les plus curieux peuvent s’intéresser au reste de la tétralogie, notamment Les Origines du mal qui retrace l’enfance d’Hannibal Lecter dont il est vrai on ne sait pas grand-chose du passé.
