Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Frater Serge, auteur français. Mes écrits.

Soleil Nocturne - Deuxième partie

 

 

 

◙

 

 

 

C’est fini. Le générique défile en même temps que les lumières se rallument. On s’est bien marré devant ce long métrage de South Park, décapant, satirique, en somme à l’image de la série que je regarde parfois chez Ludo, sur le câble. Roubine nous propose de vite retourner au quartier. Ses parents l’attendraient. C’est ce qu’il dit, je sais qu’il cherche à esquiver son défi. Je vais le remettre dans le bain...

— Roubine ! La fille est là-bas, dans le hall, elle va sortir.

— Laisse tomber Dany il va rien faire, il a peur des filles.

Atteint dans son orgueil, Roubine traite Ludo de menteur et se rend vers la brune au teint laiteux. Elle quitte le hall du cinéma avec son groupe.

Roubine lui tapote l’épaule. La fille le dévisage d’un air étonné, son regard dit quelque chose comme Qu’est-ce que tu me veux ?, et Roubine reste sans voix pendant dix bonnes secondes. Nous affichons tous un sourire consterné. Une petite phrase toute simple mais sans ambiguïté finit par sortir de sa bouche...

— Salut ! Tu veux sortir avec moi ?

La demoiselle ne prend même pas la peine de répondre. Vincent et moi pouffons de rire et Ludo s’insère dans la discussion...

— Allez t’as pas envie d’un rouquin ?

— Même pas en rêve ! Mon copain attend dehors, il va pas apprécier.

Suivie de ses amis, l’adolescente ne tarde pas d’ébruiter cette lamentable tentative de séduction auprès d’un type plus vieux que nous, petit mais trapu, à l’image d’un tonneau. Un nez rond et cabossé. Une bouche aux lèvres fines, fermée comme si elle était cousue. Une mâchoire carrée, un corps musclé, bien que recouvert d’une bonne dose de gras. Je commence à regretter. Mes camarades non plus ne font pas les fiers. Des types pas commodes l’accompagnent, du genre équipe de rugby après une grosse défaite. Nous feignons l’indifférence et accélérons le pas.

— Hé vous là-bas !

Merde ! Il s’adresse à nous. On va se faire fracasser. Nous marchons en faisant la sourde oreille, mais le type accourt vers nous. L’instinct de survie nous pousse à en faire autant dans la direction opposée. C’est alors que commence une course-poursuite dans la rue Nationale. Les passants médusés par nos slaloms abrupts se retournent sur notre passage. Juste avant d’atteindre l’église, nous bifurquons à gauche dans une rue piétonne menant vers une fontaine. Je me retourne. Il se rapproche. Une petite vieille apeurée, au milieu du trottoir, me fait obstacle. J’arrête net ma course et le balaise en profite pour m’attraper les cheveux sous le regard outré de la vieille. C’est qu’il fait mal ce con !

— Qu’est-ce que tu lui as dit à ma copine ?!

Le mec me jette sans précautions sur le sol pavé. Mes compagnons ne m’abandonnent pas, Roubine cogne mon agresseur sur sa joue droite. L’animal cligne des yeux comme s’il avait reçu une éclaboussure, sans bouger d’un iota, et déplace son attention sur mon pote. La réaction est impitoyable : un vif uppercut vient heurter le visage de Roubine en son centre. Le bruit sourd de l’impact ne présage rien de bon. Un sang épais s’échappe du nez de Roubine, Vincent et Ludo l’aident à se relever. Une poignée de passants marche à proximité, pour la plupart seuls. Personne ne nous remarque, du moins ne veut nous remarquer. La peur les domine.

— Viens Dany ! On s’en va !

Je suis le conseil de Vincent après un dernier regard méprisant sur notre adversaire.

— Ouais ouais c’est ça barrez-vous ! Je vous recroise je vous allume ! Vous êtes taillés comme des fillettes...

Cette remarque est de trop. Une envie de lui montrer de quoi je suis capable me démange. Sali dans mon orgueil, j’éprouve le besoin de lui faire regretter son trop-plein d’assurance. Allez ! Je me lance ! Je m’approche pour que ma jambe puisse l’atteindre et hop ! Jambe droite levée tel un automate, direction l’abdomen. Il en a le souffle coupé. La grimace de ce con me réjouit et j’alerte mes camarades...

— Maintenant on peut se barrer !

Nous démarrons au quart de tour. Le gros rageux, inerte, les mains sur le ventre, souffle péniblement, mais ses potes nous courent après.

— C’est pas possible d’être aussi con !

— Ta gueule Ludo et cours !

C’est la première fois que je bats quelqu’un. J’ai vu la crainte dans ses yeux. Le respect aussi. Un sentiment de libération m’a parcouru quand le coup est parti. Mon cœur s’est gonflé de sang. Une vibration interne a parcouru mon abdomen. Quelque chose de jouissif et inexplicable, une pulsion, un appel venu de loin. Une sensation d’entièreté jamais ressentie dans ma courte existence. Comme si je découvrais un nouveau membre jusqu’ici refoulé, un membre essentiel, supposé prendre dans ma vie la même importance que le cerveau et le cœur...

 

 

 

◙

 

 

 

J’ai encore une heure de cours, Luc vient de partir, Simon et Clotilde sont absents, puis Ophélie, entourée de ses copines, se repose dans les bras de Dany. Je me retrouve donc seul. Pas grave, les cours reprennent dans cinq minutes. Tous les bancs sont occupés. Dommage... Quoique j’ai peut-être un peu de place... Sur l’un d’eux se trouve un mec seul, d’un air froidement neutre, ni heureux ni malheureux. Ses cheveux mi-longs, noirs comme du pétrole, terminent leur descente au niveau du menton sous forme de pointes fourchues. Une acné localisée sur son front enlève un peu d’innocence à son visage enfantin. Il porte un simple jean bleu et une chemise blanche à manches longues. Je le vois souvent assis seul sur ce banc.

Un blondinet au visage d’ange, tout sourire avec ses lunettes qui lui donnent une bouille sympathique, accompagné d’une fille, approche du banc, tend sa main vers le mec seul aux cheveux noirs et lui lance un bonjour jovial. Le type seul, d’abord surpris, lui rend son geste pour exécuter une poignée de mains, comme convenu. Mais le blondinet à lunettes remonte sa main vers ses cheveux, fait mine de se peigner et s’en va tout joyeux avec sa copine. L’autre mec, assis sur son banc, souffle et hausse les épaules.

Je vais lui rendre visite, quelqu’un lui adressera la parole pour une fois.

— Salut !

Il semble étonné, un brin crispé et me répond d’un vague mouvement de tête.

— Ça va ?

— Oui...

Son oui semble dire oui pourquoi cette question ?.

— Comment tu t’appelles ?

— Étienne.

— T’es en quelle classe ?

— 3ème 2.

En troisième ? Je le voyais plus jeune que moi.

— Tu passes pas la récré avec tes amis ?

— Non.

— Pourquoi ?

Son haussement d’épaules exprime un Je sais pas. À mon avis il ne parle à personne dans le collège. Il regarde le sol, honteux. Non loin de nous, Arthur, Jason et d’autres entament une bataille de feuilles mortes. Ils se servent dans le tas laissé dans un coin.

— Sinon ça se passe bien en...

Hé ! Un paquet de feuilles vient heurter nos visages.

— Non pas Florent ! Il est gentil.

La petite bande tient compte de la remarque de Laurianne et poursuit son jeu sur ce pauvre Étienne. Deux tas de feuilles échouent sur sa face. Quelques-unes, mouillées, restent plaquées sur ses habits. Son visage fermé, rempli de nervosité contenue, se retrouve souillé de terre humide. Ce genre de scène en amuserait certains, chez moi ça crée plutôt une gêne.

— Bande de cons...

Étienne a lâché ces mots d’une voix faible, à peine audible, dans un sursaut de fierté très vite avorté par la peur. Arthur, pour changer, fait le coq, veut en découdre...

— Comment ? Qu’est-ce que tu viens de dire ?

Étienne, tête baissée, se tait.

— C’est bon laisse tomber Roubine...

Je me demande pourquoi Dany lui donne ce surnom. Arthur lâche ses feuilles et s’éloigne en même temps que retentit la sonnerie. Je regarde Étienne une dernière fois. Il n’a pas l’air si étonné de ce qui vient de lui arriver. À l’avenir j’essaierai de passer un peu de temps avec lui...

 

 

 

◙

 

 

 

C’est d’un ennui ce cours ! Ça fait à peine dix minutes qu’il a commencé, dix minutes écoulées comme deux heures... En plus elle rend les copies. Elle va encore me les briser, je vais avoir une sale note c’est évident, je n’ai répondu qu’à la moitié des questions.

— Thomas : c’est correct mais sans plus. Florent : très bien continue comme ça. Malika : c’est bien mais il faut être plus rapide, les dernières questions n’ont pas été traitées. Dany...

Elle prononce mon nom avec dédain, j’entends déjà sa petite morale.

— Alors Dany il va falloir te mettre au travail, tu n’as pas lu le livre ?

— Non.

— Je te rappelle que depuis la rentrée t’es en quatrième, par conséquent tes notes comptent pour le brevet.

— Je m’en fous.

— Au moins c’est clair... Tu te vois comment plus tard ? Tu penses un peu à ton avenir ? Tu sauras aligner plus de trois mots quand tu vas te vendre devant un recruteur ?

Je hausse les épaules comme seule réponse. Elle lâche un soupir résigné en me donnant la copie. Trois sur vingt ! Je ne pensais pas tomber si bas. Mais il est nul son livre, comment il s’appelle déjà ? Avec son nom italien... Mateo Falcone ! Il me semble que ça parle d’un Corse qui tue son fils parce qu’il a accepté une montre, c’est ce que m’avait dit Vincent avant le contrôle. D’ailleurs il a eu seize Vincent. C’est une tête. Pas étonnant, sa mère est prof de français, son père rédacteur dans un journal. Il ira loin plus tard. Moi aussi j’irai loin, quoi qu’en disent mes parents, les intellos de la classe, ou mes profs comme cette Mademoiselle Langelot qui se dandine en distribuant les copies. Elle doit aimer sentir les regards des petits mecs sur ses fesses comprimées dans son pantalon serré.

Oui je sais que j’irai loin, c’est encore indémontrable mais j’en suis intimement convaincu, parce que j’en ai la volonté. À l’âge adulte je ne serai pas professeur, carreleur comme mon père, standardiste comme ma Maman, ni même banquier, ouvrier ou que-sais-je. J’ignore ce que sera mon avenir, mais une chose est sûre : je me tiendrai éloigné de ces zombies matinaux qui remplissent les bus, les métros et les périphériques, tourmentés par leur pénible journée de travail à venir, qui tout juste rentrés à dix-huit heures anesthésient leur ennui à coup de jeux télévisés ou de sordides magazines d’actualité. Rien que d’y penser j’ai la nausée.

J’ai confiance en mon feu intérieur, cette force qui s’est réveillée en moi il y a quelques temps, quand j’ai frappé l’autre lourdaud du cinéma. Je l’assimile à un feu qui me connecte à ce que je suis, non pas ce que je dois être. Je ne peux évidemment parler à personne de ce feu qui s’attise jour après jour, au risque de passer pour un fou. C’est mon jardin secret, mon jardin de flammes...

 

 

 

◙

 

 

 

— Regarde ! C’est Dany qui me l’a fait. C’est réussi non ?

Ophélie me montre un portrait d’elle, debout près d’une fenêtre. J’admets le talent du dessinateur, le coup de crayon est précis.

— Ouais... Pas mal...

— Je vais l’afficher dans ma chambre !

Fais-en ce que tu veux... Sinon, pour une fois qu’il m’est permis de sortir, j’aimerais faire participer Boris à notre promenade à vélo. Je suggère cette option à Ophélie.

— Oh non pas lui ! Il est moche !

Inutile d’insister. Ophélie et moi enfourchons nos vélos et nous dirigeons vers le bord de Saône. Je me souviens de ma rencontre avec Ophélie, au centre aéré de Pommiers, il y a deux ans, peu de temps avant de rentrer en sixième. Elle boudait dans son coin, la tête dans les genoux. Une dispute entre filles, rien de bien méchant. Ses copines se sont moquées d’elle car ses parents roulaient dans une petite voiture. Je l’ai réconfortée, et depuis ce jour on a passé du temps ensemble. D’abord pendant cette semaine en centre aéré, ensuite au collège, le hasard nous ayant placé dans la même classe. À part quand elle boude, je l’ai toujours vue souriante, enjouée, le rire franc. Enfin presque... Il lui arrive de déprimer, ou pire, comme le jour où elle m’a volé une boîte de cachets. Elle tombe vite amoureuse, s’attache et en ressort déçue. Mais la plupart du temps elle rayonne de vie.

Ce qui est le cas aujourd’hui. Un rien l’amuse, comme là, maintenant, à s’émerveiller devant des cygnes flottant près du bord. Nous continuons de longer la Saône, dans une zone déserte à l’exception de deux pêcheurs assis sur un tabouret de bois et d’osier. Ophélie se retourne et me sourit. Elle et moi sommes inséparables. On se soutient l’un et l’autre. On partage la même conception de l’amitié, malgré nos différences. Elle ne supporte pas la lecture, pas même une bande dessinée. J’ai lu tous les Chairs de Poule, tous les Astérix, et je m’attaque depuis peu à Tolkien et Stephen King. Elle écoute ses stars médiatiques diffusées sur les radios. J’aime ce qu’elle considère comme ringard, à savoir des vieilles cassettes de Depeche Mode, des vinyles des Stones ou encore des musiques de films.

On se chambre beaucoup au sujet de la musique, comme sur d’autres, mais toujours gentiment, sans accrochages. Ophélie ne me plantera jamais un coup dans le dos, et réciproquement, on se connaît depuis trop longtemps pour se trahir...

 

 

 

◙

 

 

 

J’aime beaucoup la cuisine de Mamie Louise, surtout ses paupiettes de veau. Elle remarque mes yeux avides lorgner le dernier morceau.

— Sers-toi mon grand ! T’as besoin de prendre des forces à ton âge...

— Je vois que Dany a plus d’appétit que pour les légumes...

J’ignore cette pique de mon père, il en place toujours une lors des repas. Je subis la conversation, fais durer le plaisir en mâchant chaque morceau avec lenteur, tâche difficile quand une viande si délicieuse baigne dans la bouche. Heureusement que ces petits plaisirs existent quand je vais chez Mamie. Ils m’aident à supporter les bavardages soporifiques qui accompagnent les repas. Impôts, travail, guerres de voisinage, la vie des gens et son cortège de misères... Voilà sur quoi tournent les discussions. Aussitôt ma viande engloutie, Mamie va chercher le fromage pendant que Maman se plaint d’une collègue toujours en arrêt maladie. Le plateau à peine posé, je me sers un morceau de bleu. Ma grand-mère, voulant relancer la conversation, s’adresse à mon frère...

— Ça va Mickaël ? T’en es où à l’école ?

— Je passe mon bac pro électricité à la fin de l’année.

— Et ça te plaît ?

— Oui c’est le métier que je veux faire.

— J’aurais préféré qu’il fasse un bac général, il avait le niveau, mais bon... Il paraît que c’est très demandé...

Et c’est reparti pour un débat sur les métiers manuels, l’état du dos de mon père qui pose des carrelages tous les jours, les salaires... Mamie éteint le début d’une dispute en proposant un dessert. J’opte pour une crème de marrons, l’avale en quelques bouchées, je peux enfin quitter la table et me poser sur le canapé avec mon casque. Mamie allume la télé. Les informations parlent d’un pétrolier naufragé au large des côtes bretonnes. Le bateau, nommé l’Erika, est brisé en deux et s’apprête à couler comme le Titanic. Une éventuelle marée noire serait à craindre.

Je m’en fous. Les journaux télévisés ne relatent que du négatif. Il suffit d’entendre la musique du générique pour savoir que le contenu va stresser. C’est comme ça sur toutes les chaînes, de l’électro inquiétante ou du violon sinistre, pour introduire la vache folle, les bandes organisées à Sarcelles, la chute de la consommation, les pickpockets du métro parisien, la guerre et ses morts loin de chez nous. Le clampin de base absorbe sa dose d’angoisse, passif, comme une éponge, les pieds sur la table basse, tous les soirs, après le boulot, avant de retrouver Bobonne au lit... C’est pas si mal la France quand chaque jour, dans le tiers-monde, une voiture piégée fait trente-deux morts. La maigre retraite de Mamie, les caméras partout, c’est bien peu de choses quand dehors la mort nous menace. S’installer devant le journal, c’est comme s’arrêter sur une route de campagne et contempler une charogne écrasée sur le goudron.

Silence total dans le salon. Une vraie séance d’hypnose. Le journal s’achève. La pub prend le pas sur le générique. Toutes ces images pleines de couleurs, ces jolies femmes qui se savonnent, ces familles heureuses dans leur monospaces multi-options, ça doit rassurer le clampin après la violence dans les lycées du 93 et les oiseaux mazoutés, des promesses de paradis pour bien digérer l’enfer...

 

 

 

◙

 

 

 

— On a trop déliré avec Johanna à la pause de midi, t’aurais vu comme on l’a fait criser la femme de ménage, tu sais la vieille folle aux cheveux rouges dégueulasses...

— Ah oui je vois...

— T’aurais été là t’aurais été morte de rire...

Si t’avais été là... Oui je passais pas loin, elles ont déroulé tout le papier au fond de la cuvette pour boucher les toilettes en tirant la chasse. La pauvre femme était remontée.

— En plus on comprenait rien à ce qu’elle baragouinait la pauvre !

Chacun s’amuse comme il peut... Ça fait une demi-heure que j’endure ces crétineries. Même Ophélie se force à rire. C’est d’ailleurs pour elle que je traîne ici, on est censés passer du temps ensemble quand ses copines partiront.

— En même temps c’est une grosse cassos la vieille, elle doit se laver les cheveux une fois par mois.

Elles gloussent, c’est insupportable. Même moi qui suis pacifique, j’aurais plaisir à les gifler. Il me reste un peu d’argent de poche, cinq francs, je vais m’acheter un truc à la boulangerie, ça me changera les idées.

Je remarque à nouveau ce sans-abri qui salue chaque passant en demandant une petite pièce, il fait souvent la manche dans le coin. Je le vois d’aussi près pour la première fois, je découvre son tatouage au milieu du front. Il me regarde aussi, en silence. J’ai comme l’impression de l’intriguer, d’éveiller ses soupçons, car à présent il ne me regarde plus mais me dévisage. Je me demande bien ce qu’il peut me vouloir.

Je quitte la boulangerie et le mendiant me fixe une nouvelle fois de ses yeux vitreux. J’évite son regard un instant avant de vérifier s’il m’observe toujours. Il braque encore ses yeux sur moi, comme s’il voulait me déstabiliser.

— Bonjour Florent.

Hein ? Comment est-ce qu’il connaît mon prénom ?! Là il commence à m’effrayer le bonhomme.

— Co... Comment vous savez ?

J’en balbutie. Il semble soudain préoccupé, comme s’il regrettait d’avoir attiré mon attention.

— T’occupe pas de ça. Va plutôt rejoindre ta copine.

Ophélie me fait signe de venir. Je regarde le sans-abri avec suspicion et pars la rejoindre sans dire un mot, la tête pleine de questions...

 

 

 

◙

 

 

 

Voilà. Il est minuit. Nous entrons dans une nouvelle année, de surcroît un nouveau millénaire. Quoique certains prétendent que le troisième millénaire commencera en 2001. Peu importe... Nous rentrons tout de même dans une année qui sonne bizarrement. L’an 2000. Le fameux an 2000 dont tout le monde parle depuis des lustres. Visiblement nous sommes toujours là, l’Apocalypse n’a pas eu lieu. Le bogue informatique non plus je présume.

J’ai fait la bise à tout le monde, du moins tout le monde m’a fait la bise. Le rituel se conclut avec mes deux cousines, les seules à qui il reste de l’innocence, dont les vœux semblent sincères. Je ne suis plus de leur monde. Mon enfance est proche mais derrière moi, et l’innocence qui va de pair s’évapore aussi lentement que la noirceur nocturne à l’arrivée du matin.

Cette année la Saint-Sylvestre a une autre saveur, car ce début de millénaire sera marqué par un rendez-vous avec Eva, chez elle, à Mâcon. J’ai hâte ! Maman cherche à joindre Mickaël pour lui souhaiter la bonne année. Il faut croire que ça ne répond pas. Rien d’étonnant. Il réveillonne chez un ami, comme il se doit, c’est-à-dire dans un nuage de fumée, le sang gorgé d’alcool. Je suis encore trop jeune pour fêter le Nouvel An avec des potes, c’est ce que disent mes parents. Il reste un fond de champagne, je m’en ressers une coupe. C’est la seule soirée où boire sans me cacher est possible.

— Dany ! Doucement sur le champagne !

Le père... Toujours là pour gâcher les bons moments. Je vais également me couper une part de bûche, parce qu’elle est délicieuse mais aussi pour voir comment va réagir le paternel. Il fait une mine agacée mais reste muet, trop concentré sur ce que dit son frère.

Les invités nous quittent déjà. Tant mieux ! Je pourrai enfin m’installer devant la télé car mes parents, comme je les connais, vont se coucher.

Nous voilà trois dans la maison. Maman m’avise de ne pas me coucher trop tard avant de rejoindre son lit. Allongé sur le divan, j’allume la télé et tombe sur un épisode de Tex Avery. Impeccable ! Ils vont en diffuser d’autres durant toute la nuit. Une nuit qui tout compte fait ressemble aux autres. Même si nous sommes nombreux à la rendre exceptionnelle. Nombreux aussi à savoir à quel point cette soirée à cheval sur deux années est factice. J’en sais beaucoup sur ma famille, plus qu’ils l’imaginent. Je sais que ma mère ne supporte pas son beau-frère, que ma tante traverse l’année en tuant son mal-être à coup d’anxiolytiques, que mes parents restent ensemble, sans s’aimer, comme deux bons collègues de travail. Ils se cachent à eux-mêmes. Quand ils sont seuls dans leur pensée, ils se dégoûtent de leur personne, s’attristent, détournent leurs yeux comme ils le feraient devant un cadavre. C’est ce qui m’attend, plus tard. Je suis condamné à être de leur monde...

 

 

 

◙

 

 

 

Boris a reçu de l’argent de ses grands-parents pour Noël. Un joli billet bleu de cinquante francs dilapidé à l’instant, sur lequel apparaissait un Petit Prince. Ses parents souhaitaient le déposer sur son livret A, mais Boris a préféré acheter un jeu vidéo d’occasion. Tony Hawk’s Skateboarding, sur PlayStation. Mes parents n’ont jamais voulu m’acheter une console. Ils considèrent le jeu vidéo comme une perte de temps improductive véhiculant souvent de la violence, et pourraient bien avoir tort mais pas complètement, du moins en ce qui concerne Boris. Il consacre parfois des après-midis entières à triturer sa manette les yeux figés sur l’écran, sans rien apprendre. Et ça se ressent dans ses faibles résultats scolaires. Ses parents tiennent toutefois une grande part de responsabilité dans l’échec de leur fils.

Les miens se plaisent à m’imaginer dans ma peau d’adulte, parfois en juriste, l’autre jour en pharmacien. Heureusement que je les aie mes parents, j’ai pris conscience ces derniers jours de l’importance de leur rôle dans ma prime jeunesse. Ces vieux numéros de Pif Gadget, datant de leur enfance, qu’ils m’ont mis entre les mains avant même que je ne sache vraiment lire, ont éveillé ma curiosité, façonné l’adolescent épanoui que je suis et créé l’adulte que je serai. Je ne connais pas encore pas future profession, mais elle m’assurera un niveau de vie assez aisé pour réaliser mon rêve : voyager le plus possible, dans des contrées exotiques, et faire de l’humanitaire pendant une année sabbatique.

L’après-midi s’achève. Je raccompagne Boris chez lui. Le ciel de janvier, déjà sombre de jour, noircit encore. Me voilà seul sur le retour à arpenter les abords d’un chantier. De nuit, cet endroit déjà peu rassurant en journée semble encore plus à l’abandon qu’il ne l’est. Les travaux y sont en suspens pour une raison que j’ignore. Il n’y a que les premières fondations d’un futur bâtiment, parsemées de ferraillage, de morceaux de polystyrène, de palettes noircies par le feu. Sans le moindre éclairage public, l’atmosphère devient sinistre quand la nuit tombe. Juste à côté, j’aperçois la carcasse d’une vieille voiture à l’abandon, les vitres éclatées, les pneus à plat, le capot à moitié arraché. Il est bien possible qu’elle ait appartenu à une personne des gens du voyage. Ils campaient ici avant l’ouverture du chantier, quand il n’y avait qu’un terrain vague rempli de mauvaises herbes, faute de trouver un meilleur endroit.

Plus vite j’aurai quitté cet endroit, mieux ça ira. J’accélère, mais quelque chose attise ma curiosité. Je n’avais jamais vu cette croix de bois d’un mètre de hauteur, plantée parmi les herbes épaisses, qui ressemble à un mémorial conçu avec peu de moyens. Il y est écrit les mots suivants : Ruben – 15.09.1990 – Parti trop tôt. Je me sens franchement mal à l’aise, je vais vite rentrer et me changer les idées.

L’endroit est désert hormis cet attroupement de gamins déambulant au milieu de la chaussée, armés de bâtons de bois qu’ils agitent comme des épées, ils doivent avoir une dizaine d’années. Leurs cris aigus d’enfants, adressés à une passante, éveillent mes soupçons...

— Barre-toi sorcière !

La femme attaquée, la quarantaine, des cheveux d’un noir éclatant, la peau grasse, un bronzage naturel terni de reflets pâles, me fait penser à un genre de Joconde renfrognée. Elle accélère le pas, pressée d’achever son calvaire. Ses yeux globuleux marquent de la peur et de la honte. Elle marche vite, contient ses larmes de toutes ses forces dans un silence résigné. Une immense souffrance hante ses yeux noirs tournés vers le vide. Triste spectacle... Jamais l’idée d’insulter un innocent ne m’est venue en tête. Je ne comprends pas cette pulsion qui pousse à la cruauté. Dans les moments comme celui-là je me sens seul. La femme disparaît au loin dans l’obscurité. Unis dans leur méchanceté, les gamins retournent s’ennuyer dans le silence de leur quartier résidentiel, parmi les petites maisons collées les unes aux autres...

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commentaires